Libertalia, le festival les pieds dans l'eau

MADAGASCAR. Pour sa cinquième édition, le festival Libertalia a quitté les hautes terres de Tananarive pour s'installer sur la splendide plage de Madirokely, à Nosy Be. Un cadre idyllique où les nouveaux espoirs de la scène musicale malgache résolument rock ont démontré le week-end dernier qu'ils avaient une carte à jouer sur le marché international.

Le dimanche soir, sur la plage de Madirokely, le restaurant de Tatie Chris se transforme en discothèque populaire où le salegy côtoie des styles de musique plus "mainstream", selon l'inspiration du DJ. On danse tout seul, en couple ou à plusieurs. C'est "l'enjaillement" jusqu'à l'épuisement. On ne pouvait rêver mieux pour clore le festival Libertalia qui a battu son plein tout au long du week-end dernier, sur l'île touristique de Nosy Be. Les artistes qui se sont produits sur la grande scène installée littéralement en bord de mer échangent le plus simplement du monde avec les locaux et les touristes qui font la fête. Certains se prêtent au jeu des selfies.

On rit, on danse, on se félicite. Les Réunionnais de Sauvage Sound System sont aux platines, bientôt rejoints par Rakoto3000, le DJ de Tito et Jmsah, le duo franco-malgache Afrogasy qui enflamme la piste de danse. ChaCha, l'artiste de la scène underground chinoise, les retrouve quelques instants plus tard. Samedi soir, malgré la barrière de la langue, elle a su envoûter le public de Nosy-Be, curieux de découvrir une performeuse à la fois DJ, chanteuse et danseuse, le tout sur fond d'electro et de reggae. Une véritable "Yiji" des temps modernes… Le Lyonnais Dom Peter, du groupe électro-ethnique Midnight Ravers est également ravi de l'expérience malgache, tout comme Fatim Kouyaté, sa partenaire musicale qui était auparavant la choriste de Rokia Traoré. Une THB à la main, Nicolas Auriault, le flutiste et trompettiste de Jaojoby, raconte comment l'Audi du "roi du Salegy" est tombée en panne sur la route jusqu'à Nosy Be depuis Tana… Un problème d'embrayage réparé "à la malgache".

C'est le même chemin kas'kasé qu'a emprunté la caravane du Festival entre mercredi et jeudi pour transporter tout le matériel et une partie des artistes malgaches. Camion-sono en tête, celle-ci n'est pas passée inaperçue lors de sa traversée de Hell-Ville jusqu'à Madirokely ! Gilles Lejamble, l'organisateur, et son bras droit Pierre A Blanc, ont le sourire. Libertalia a rassemblé plus de 3 000 spectateurs. Pour une première édition à Nosy Be, c'est plus que satisfaisant. "Si on n'était pas en plein ramadan, on en aurait eu 5 000 !", lance Gilles Lejamble qui confirme que les prochaines éditions se dérouleront aussi à Nosy Be, pour "plus de convivialité", grâce au cadre paradisiaque de la baie de Madirokely- mais aussi moins d'insécurité. C'est à peine d'ailleurs si l'on a entendu parler du nouveau séisme politique ayant frappé Tananarive... Dans la capitale malgache, le festival n'a jamais dépassé le millier de festivaliers pour chacune des quatre éditions. Pour la soirée de der, les festivaliers majoritairement jeunes ont repris en chœur les chansons de leurs stars locales. L'après-midi, alors que la marée était encore haute, ils n'ont pas hésité à avancer les pieds dans l'eau vers la grande scène où se sont succédé DJ Jo du mythique club Kudeta, et Reggasy, un groupe de reggae venu de Fianarantsoa.

Mafonja a fait fondre le cœur des filles avec son titre "Angivy" avant qu'Afrogasy ne fasse monter la température. Pour leur retour sur la terre de leurs parents, les deux cousins qui ont grandi en région parisienne ont eu la bénédiction de "tonton Jaojoby", venu sur scène "Danser le salegy" avec eux avant son propre show. Le sieur Eusèbe et sa bande ont été énormes comme à leur habitude. Joudas, l'une des idoles de la jeunesse malgache, a fait chanter son public jusqu'à plus-voix sur ses tubes de reggae dancehall "Rézis" et "Democracy". Le final a été confié à juste titre à Shyn, l'artiste malgache ayant décroché le prix de la révélation de l'année lors des "Afrima Awards" 2017. Les mains levées en l'air, les plus jeunes comme leurs aînés nous ont révélé toute l'ampleur de ce phénomène musical qui a su conquérir le continent africain. Et c'est bien là l'ambition du Libertalia Festival. "Notre but a toujours été de présenter des artistes malgaches à des professionnels pour tenter leur chance à l'export et réussir une carrière internationale", insiste Gilles Lejamble. C'est ainsi que le rock enragé et contestataire des Dizzy Brains s'est fait une place il y a trois ans dans l'Hexagone, où le groupe s'est installé pour préparer son deuxième album et ses tournées…

L'an dernier, c'est le son pop-rock de Kristel, l'ancienne bassiste de Mafonja, qui avait fait mouche. Après un premier EP prometteur, la jeune Tananarivienne également de la partie cette année, se prépare à sortir elle aussi un album avec notamment le titre-phare "Irony", produit par Jean Lamoot, un magicien du son ayant travaillé avec Noir Désir, Alain Bashung et même, plus récemment, avec le groupe réunionnais Grèn Sémé. Alors sur qui serait-on tenté de miser pour cette cuvée 2018 ? On pense sans tergiverser au groupe LohArano ("la source" en malgache). Ils jouent ensemble depuis 2014 à Tananarive. "Mais il ne faut pas croire que ce festival ne s'intéresse qu'aux artistes de la capitale ou qu'au rock", insiste Gilles Lejamble. LohArano et sa chanteuse Mahalia proposent un "rock fusionné à la musique malgache". "C'est présent surtout dans la rythmique de nos jeux et la mélodie", précise la charismatique musicienne de 25 ans. Des similitudes avec les Dizzy Brains ? "Non, le style est totalement différent", répond immédiatement Natiana, le batteur.

"Ce festival pour nous c'est une belle opportunité. On aimerait qu'il n'y ait pas que des Malgaches qui entendent ce qu'on fait", nous explique-t-on encore. Il est vrai que jusqu'à présent, les artistes malgaches ne touchent que les oreilles de sa diaspora éparpillée un peu partout. Mention spéciale aussi pour le groupe Nully avec l'époustouflante chanteuse Cyci et sa funky vibe. On ne présente plus le Mauricien Hans Nayna qui, depuis l'aventure Run Star, a fait bien du chemin jusqu'à séduire les Américains du SXSW Music Festival… Pamplemousse, le groupe de Noise rock réunionnais, a, pour sa part, été agréablement surpris par l'accueil chaleureux que lui a réservé le public de Nosy Be. Au Libertalia Festival, l'universalité de la musique prend tout son sens. Velouma ! Et à l'année prochaine !

Textes et photos Harry Amourani / Clicanoo