Julien Mallet, ethnomusicologue est chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au laboratoire Urmis de Paris VII-Diderot. Il travaille à Madagascar depuis 1999.

Le salegy est-il la musique «nationale» malgache ?

Dans les provinces, la musique a un rôle central, omniprésent, qui va du rituel le plus intime, sacralisé, aux fêtes les plus publiques et à la propagande politique. Il n’y a pas de musique nationale revendiquée, mais une grande variété de styles qui s’expriment au niveau de l’ethnie, du village, de la région, et qui évoluent en permanence. Le salegy est plutôt associé au nord, mais on retrouve dans toute l’île ce triolet de croches avec un accent sur la deuxième croche, et ce jeu entre binaire et ternaire. Cette formule est présente dans les cérémonies de possession avec des percussions comme les hochets, le tambour ou les claquements de mains, mais aussi sur les scènes du monde entier avec des gens comme Jaojoby, qui est le premier à avoir fait connaître le salegy à l’étranger. Ce rythme est devenu aujourd’hui une sorte de bien commun à La Réunion, à Maurice, aux Seychelles et aux Comores, dans le sega ou le maloya. Même si les Malgaches disent «tout vient de Mada», ce qui est en partie vrai, le rythme circule et se redynamise. Ce qui est sûr, c’est que dans les années 60, Madagascar était le carrefour musical de l’océan Indien par son industrie du disque, ses studios, sa radio. Les artistes étaient influencés par les musiques africaines captées par la radio par-delà le canal du Mozambique, mais aussi par la musique caribéenne et des groupes de rock comme les Shadows. Les genres n’étaient pas encore fixés, on a même vu des 45-tours marqués «salegy» qui étaient ce qu’on appellerait aujourd’hui du sega.

Comment expliquez-vous qu’une musique rituelle puisse devenir une musique de boîte de nuit ?

Comme le tsapiky, dont un des représentants est le guitariste Damily, le salegy est une pratique très ancrée dans les villages, associée à des figures de danse et à des codes esthétiques. Mais les relations entre la brousse et la ville sont circulaires et incessantes, rien n’est figé, et il n’y a pas de frontière entre tradition et modernité. Les musiciens de tsapiky qui ont acquis du prestige en ville sont recherchés pour animer des cérémonies à la campagne. Ils peuvent parcourir des centaines de kilomètres avec leurs groupes électrogènes pour jouer durant trois jours et trois nuits à l’occasion d’un enterrement. Le caractère hypnotique de cette musique lancinante, répétitive, avec un très haut niveau de décibels, s’allie à l’ivresse généralisée et au manque de sommeil. Elle participe à l’état second recherché par les participants, censé rapprocher de l’état du défunt. Des procédés musicaux proches de l’ivresse musicale qu’on peut retrouver dans un festival ou une boîte de nuit.

Le salegy, moins directement lié aux rituels de la mort, est plus recherché pour les cérémonies de mariages ou les compétitions de lutte traditionnelle. Pour les musiciens qui ont accédé au show-business, comme Wawa ou Tence Mena, une chanteuse très excentrique, l’enjeu est de restituer l’énergie, l’interaction avec le public sur des scènes world internationales, en respectant les normes occidentales, qui imposent des morceaux plus courts.

La circulation des genres continue-t-elle encore ?

Elle a même repris de plus belle depuis 2005 et l’arrivée des vidéoclips de nouvelle génération avec leur esthétique mondialisée. Les jeunes sont portés par un «courant black mondial» où l’on trouve le hip-hop, Beyoncé ou encore le coupé-décalé africain. La façon de chanter le salegy, le jijy, étant assez proche de la scansion du rap, certains jouent sur cette esthétique pour moderniser le genre. A Maurice, on trouve le «seggae», fusion du sega et du reggae. A Madagascar, il y a très peu de producteurs, pas d’infrastructures. Sortir de l’île est difficile pour les musiciens. Mais la nouvelle génération arrive à s’imposer dans les réseaux communautaires autour du monde grâce aux nouvelles technologies et à YouTube. Il y a une nouvelle catégorie médiatique et commerciale, les musiques «mafana», [chaudes] qui englobe tous les styles malgaches qui bougent. Ils sont diffusés à la télé, partagés par tous, et le salegy y tient une place très importante. Un musicien peut émerger de la brousse, apprendre les codes pour rayonner à d’autres échelles. Mais il devra naviguer entre plusieurs mondes, composer avec des normes locales et globales, des modèles esthétiques et économiques parfois contradictoires.

Laurence Defranoux . Liberation